samedi, février 02, 2002

Allez jusqu’au bout et n’en revenez pas

Il faudrait un grand changement, mais tout le monde a une histoire croche. Dans tous les médias, à chaque jour, une nouvelle histoire croche s’ajoute au grand livre de la défaillance humaine, trop peu sûre d'elle, trop humaine. Plaçons, bout à bout, pour un instant, et pour arracher chaque spécimen humain de l'objet de sa distraction, tout ce que nous avons appris de croche à propos des gouvernements, des églises, des syndicats, des compagnies pharmaceutiques et de tabac, des multinationales, des corps de police, des mafias, des institutions financières, des armées, des systèmes scolaires, etc. (la liste est infinie : elle remonte du début des temps — le saviez-vous ? — jusqu’à aujourd’hui). Plaçons, dis-je, bout à bout, toutes les histoires croches (crimes et scandales) qui sont sorties au grand jour et complétons la liste avec celles que chacun d’entre nous collectionne dans son entourage au quotidien et, pour finir, imaginons toutes celles que nous ne savons pas… … … N’est-ce pas assez pour vouloir arrêter le monde au grand complet et lui crier un incontestable et inoubliable STOP! Éveille-toi! 

 

Maintenant, demandons-nous pourquoi l’humanité est dans l’état où elle se trouve. Y a-t-il une cause ? L’humain serait-il l’unique cause de toutes les causes ? Évidemment! Pourrait-il en être autrement ? Mensonges, tromperies et dissimulations s’apprennent si tôt dans notre vie que nous ne connaissons rien d’autre — le voyez-vous ? Dès le berceau, un voile enveloppe et borde notre conscience jusqu’à ce que nous trépassions. Les adultes se mentent entres eux, les enfants apprennent (par mimétisme) très rapidement ce jeu, l’école le perpétue, et tout ce beau monde s’en va derrière son masque, travailler ou faire travailler, mais toujours pour accumuler les histoires croches, faites par des êtres humains croches, dites par des gens croches, entendues par des personnes croches, et tout cela vécu dans des systèmes et un monde crochent bâtis à l'image des croches. L’humain aime la nouveauté, c’est connu; mais pas la vérité, c’est aussi connu : il semblerait qu’elle ne soit pas toujours bonne à dire. Maxime populaire qui ironiquement affirme une grande vérité : le mensonge est confortable pour nos oreilles croches. Alors oui, les médias de tous les genres dénoncent les mensonges mais les remplacent aussitôt par d’autres et d’autres et ainsi de suite, depuis l’infini jusqu’à l’infini — Le saviez-vous ? Les nouvelles vérités sont aussi fausses que les vieilles.

 

 

Imaginons que nous ayons à envoyer une sonde sur pluton et qu’une fois déterminés, l’axe et la trajectoire ne puissent plus êtres changés. À une telle distance, un seul degré d’erreur serait fatalement suffisant pour que notre sonde quitte notre galaxie sans espoir que nous la revoyions. Eh bien la réalité dépasse la fiction. De grandes impostures traversent la totalité de nos vies. Mais contrairement à la sonde qui apprendra seulement au terme de son voyage si elle a oui ou non été correctement orientée, l’humain, lui, n’apprend rien de nouveau au terme de sa vie; rien ne peut lui être révélé, surtout pas la vérité. Car dans son cas, c’est à côté de chaque moment présent qu’il aura passé toute son existence, c’est-à-dire hors de lui — le sentez-vous ? Nous apprenons à vivre pour les autres trop facilement : mange tout ce qu’il y a dans ton assiette pour maman; fait ceci pour papa; fait cela pour l’argent; pense pour plus tard; ne dis pas trop la vérité pour ne pas choquer autrui; gâche ta vie pour ton passé; fais des heures supplémentaires pour ton patron ; mens à ton amour pour ne pas lui faire de peine; ne sois pas trop le meilleur pour les moins bons jaloux, etc. Nous nous oublions. Nous renonçons face au défi d’être nous-mêmes. Abnégation est le mot qui décrit toute vie examinée de près. Mais n’allons pas croire à l’altruisme, non! Car est bien pratique et rassurant pour nous d’avoir à nos côtés des autorités pour qui s’oublier, cela nous donne tous les moyens possibles pour ne pas assumer pleinement ce que nous sommes, par égoïsme. En effet, l’égoïste n’est pas celui qui pense à lui, c’est celui qui veut que les autres pensent à lui quand lui il pense aux autres

 

Allez au bout de soi est la plus belle chose pour l’humain sur cette terre, c’est même tout ce qu’il y a à faire. Mais qui le fait ? Nous allons au bout des exigences des autres, mais pas des nôtres. Nos désirs, nos rêves, nos goûts, nos fantasmes sont aisément remisés… pour plus tard pensons-nous, avec presque bonne foi, mais ce n’est que pour le temps de mieux les oublier. Et à force de ne plus faire un avec soi, nous perdons notre énergie, nos élans, et notre individualité ne peut pas prendre son essor et elle est ainsi inlassablement source de division et de maux. La méfiance alors devient un mode vie et la peur l’outil pédagogique par excellence de tous les tuteurs de nos sociétés. Aller au bout de soi demande passion et intelligence. Mais de quoi donc se passionner ? De nous-mêmes, voyons! Aimons-nous et cessons de diviser notre vie entre travail et passion, entre amour et amitié. Dans chaque cas, l’art n’est-il pas de faire de l’un, l’autre ? Être passionné de soi, c’est se rencontrer soi-même en chaque instant. C’est aussi, assurément, jouir de soi. C’est tout faire par plaisir plutôt que par peine. Ce que nous faisons dans la joie nous le faisons mieux qu’autrement. Et pourquoi l’intelligence ? Parce que notre liberté rencontre celle des autres. Et savoir exprimer avec souplesse et sans ambiguïté tous nos désirs est notre seul salut pour que nous puissions jouir pleinement de notre accomplissement — qu’en dites-vous ?

 

Chaque humain doit être ici sur terre dans le but bien précis de s'autodépasser, de s'augmenter de lui-même continument et de se développer pleinement selon ce qu’il est et harmonieusement avec les autres. Il semble pourtant que les humains ne soient sur terre que pour développer des institutions limitantes et des compagnies avilissantes qui se moquent d’eux en les usant à la corde et en les remplaçant par de nouvelles portées, bien dociles, parce que bien moulées, comme papa et maman. Être dans le moule veut dire : ne plus s’appartenir, ne plus être soi, à jamais. Comme si une fois adéquatement normalisé, l’humain devenait anesthésié et amnésique de son identité profonde — l’oublierez-vous ?

 

 

Il faudrait un grand changement, certes, tout le monde est d’accord. Ils y pensent, quelques secondes, quelques minutes, et clignent des yeux. Ils y renoncent parce qu’ils pensent qu’il faut faire quelque chose d’extraordinaire. Alors qu’il suffirait de cesser de mentir et de comprendre que la vie ça ne sert absolument à rien, sinon que de se laisser être en laissant grandir ce qu’il y a de plus désirable en nous plutôt que de ressasser sans cesse la médiocrité, l’amertume et le défaitisme. Ils pensent aussi que la mondialisation est un grand changement, mais ils se leurrent. C’est vrai que bien des choses vont changer, mais ce sera toujours faux, fallacieux et débilitant. Mondialisation veut dire : raffinement et globalisation des techniques de tromperies en vue d’exploiter efficacement nature et humain dans le cadre d’une vision de la vie pessimiste, matérialiste et nihiliste. C’est l’argent avant le temps. C’est l’exploitation avant le développement. C’est la quantité avant la qualité. C’est l’information banale avant les connaissances pour la vie. C’est le paraître avant l’être. Pourtant, quiconque est en santé sait que la vie est belle, que tous les goûts peuvent être savoureux, les musiques merveilleuses, l’air pur, la solitude gratifiante, les regards scintillants, la parole poétique, le calme dynamique, la passion souveraine, l’amour inconditionnel et le présent absolu. Mais les êtres humains sont au prise avec quelque chose qui les dépasse. Cette chose se manifeste partout et elle est croche et les humains se plient sous sa menace. Je ne dis pas « sous son poids » car cette chose, croche, ne pèse rien tellement elle est relative. La cause de toute crochitude n’est rien d’autre qu’une illusion. Une sorte de lunette invisible que l’on nous met devant les yeux et que l’on ajuste au fil des ans jusqu’au moment où ce qui est croche nous paraît droit. Un mot désigne cette étape de non-retour : adulte. C’est-à-dire : enfant qui a cessé de grandir, de jouer — vous, jouez-vous toujours ?

 

Ô oui, il faudrait un grand changement. Mais tout le monde a une histoire croche sur tout le monde, donc tout le monde est croche. Par une sorte de maîtrise inconsciente de l’art du spectacle, les médias font même fortune en étalant les malades, les pauvres, les laids, les débiles, les coléreux grossiers, les manifestants endoctrinés, les médiocres vulgaires, bref, les croches de tout acabit. Comme si la joie de vivre, l’originalité, la singularité, le génie, l’intelligence et la véritable beauté étaient anti-médiatiques. Non, c’est vrai, ce n’est pas anti-médiatique, c’est anti-économique : ça ne rapporte pas. Car pour désennuyer les croches (et en profiter pour les soumettre et les rendre dépendants) il faut de bonnes histoires croches : avec des images, des idées, des rythmes, des slogans et des titres accrocheurs, n’est-ce pas! 

 

Tout cela est-il consternant ? Pas du tout. Car une fois guéri, non seulement nous comprenons et vivons un bonheur parfait et sur mesure, mais en plus trouvons bien drôle de voir ces gens qui sont comme le philosophe les nommait, soit diables tourmenteurs ou diables tourmentés. La vie est belle et même si six milliards de croches me disaient et tentaient de me prouver le contraire, je n’en croirais pas un mot. En sachant que la vie m’a déjà donné raison depuis longtemps. Car en soi la vie n’est rien. Elle n’est que ce que nous voulons en faire. Moi je la veux belle et profonde et comme une aventure, surprenante, qui exigerait en tout temps toute ma vitalité. Loin de moi l’idée qu’elle soit croche, mais il faudrait que cette bonne idée soit une sonde qui traverse chaque conscience en ne laissant derrière elle qu’une bienheureuse vision des choses. Mais la lunette illusion est là et elle ne donne que courte-vue. Elle fait de ce qui est croche du droit, et du croche avec ce qu'il y a de plus juste. Et lorsque je regarde autour de moi et que je me questionne à savoir s’il y a un danger imminent, j’observe l’actualité, la criminalité, la pauvreté, la pollution, la mondialisation et pense en moi-même que tout cela n’est presque rien. Le danger, le vrai, ne se voit pas. Il est comme le vent qui fait bouger les feuilles et soulève la poussière, il agit invisiblement. Inéduqué : plus personne ne pense, tout n’est qu’influence. Le péril est là. La faculté de juger est inexistante dans l’esprit des gens. Même que faute d’avoir de l’esprit et un jugement, ils n’ont qu’une somme démesurée de préjugés par lesquels ils croient vivre, apprendre, aimer et penser vraiment, mais c’est là la plus grande méprise, l’illusion la plus répandue, la fausse vérité la plus adorée. Ils confondent le simple plaisir qui soulage leur peine avec la sérénité du bonheur. Ils me lisent et ne pensent pas que tout au long je ne m’adressais qu’à eux, tous autant qu’ils sont; comme à l’habitude ils ne pensent qu’aux autres, mais ce n’est pas vraiment penser, ce n’est que répéter la même erreur, le même piège dans lequel ils tombent et s’oublient, par automatisme de croche — m’a-t-on compris ?